[Dans le train pour les Hauts-Geneveys]
Le musicien silencieux
Sur la banquette d’à côté, il y a un jeune homme avec une guitare. Il tourne le dos aux voyageurs du train. Son chapeau de paille est posé sur la tablette. Le siège en face de lui supporte la fourre de sa gratte. Il est très concentré, ses doigts coulent sur sa guitare foncée, laquée, doucement, il joue un morceau de jazz manouche. Il se veut discret, mais autour de lui le monde n’existe plus. Il n’y a que lui et son instrument, au milieu d’un univers à une seule dimension, tactile.
On traverse un tunnel. Oh perturbation atroce! L’air est aspiré dans un grand bruit. Le jeune musicien se lève et ferme sèchement la fenêtre, agacé. Sans jeter un regard autour de lui. Avec une urgence fougueuse, il se saisit à nouveau du manche.
Personne dans le train ne lui prête attention. Pas même le voyageur assis face à moi avec deux pneus de vélo. Les cordes crissent. Le train étouffe les notes. Et c’est dans la transparence réciproque que chacun fait son voyage dans le wagon.
*Rhino